La Joconde (2e partie).
DOSSIER SUR LA JOCONDE. (2e de trois parties).
La Joconde a 500 ans. (2e partie).
Les conférenciers.
Les groupes étrangers sont guidés par un conférencier qui, pressé par le temps, va à l’essentiel. Il entretient le mythe, contribue à mon rayonnement. Les conférenciers du Louvre sont eux beaucoup plus consciencieux. Ils exposent mon histoire avec plus de précision et d’engagement, tout en relativisant les certitudes car le tableau n’est ni daté, ni signé et ne porte aucun indice écrit. D’après eux, j’aurais été conçue par Léonard de Vinci entre 1503 et 1506 en pleine période florentine. Mon identité reste une énigme et de multiples rumeurs ou théories ont affirmé que je suis en réalité un homme, si ce n’est Leonard, lui-même. Ils racontent aussi mes nombreux voyages. De Fontainebleau où réside François 1er à Versailles en passant par la chambre à coucher de Napoléon aux Tuileries, je finis mon parcours au Louvre, de la grande galerie au Salon Carré. Évidemment, il ne peut s’empêcher de raconter mon enlèvement, le 21 Août 1925, par le peintre Vincenzo Peruggia, ni l’aversion que je provoque chez les cubistes et surréalistes Apollinaire, Picasso, Braque, qui détestent mon classicisme autant que mon austérité. A contrario, j’apprécie un peu moins les nouveaux conférenciers exaltant les propos douteux du ‘Da Vinci Code’ et qui profitent de la tendance pour attirer la foule.
L’artiste.
D’ailleurs, Alberto ne les aime pas trop, lui non plus. Alberto est artiste. Il vient très souvent et je l’entends régulièrement me décrire avec beaucoup d’amour et de compétence, auprès de ses amis ou de ses élèves. La magie s’estompe sous le détail de ses explications techniques, mais je ne lui en veux pas, car il reste fasciné par mon joli décolleté. Mes soeurs seraient, selon lui, flamandes, vivant au XVe siècle, et italiennes. Je ne serai pas très original dans ma conception, plutôt à la mode de l’époque. La nonchalance des mains, la vertu signifiée voudraient dire que je n’ai pas été une courtisane, mais une femme respectable. Mon regard persistant perd de son mystère quand on trahit le secret : l’inclination de la tête par rapport au corps provoquerait cet effet remarquable. En réalité je regarde tout le monde par philanthropie. Il explique aussi la technique du clair-obscur capable générer du relief et de modeler la figure. Le “sfumato” (enfumé) était un procédé de mon géniteur qui, par un effet d’optique, pouvait engendrer perspectives et nuances esthétiques grâce aux variations d’ombres et de lumières. Seul mon sourire reste, pour Alberto, ineffable et indicible.
Le philosophe.
Ce serait plutôt le domaine de Jean-Paul. Lui est philosophe. Il a fait son doctorat sur moi, à partir de cette phrase de Léonard : “Écris ce qu’est l’âme”. Il ressemble à un ami que Friedrich a peint dans son tableau ‘Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages’. Le philosophe sait les différentes théories à mon sujet. Pour certains, je suis un symbole désindividualisé, un archétype de l’éternel féminin ou une allégorie de l’homosexualité, si l’on me perçoit comme un travesti. Pour d’autres, je suis une représentation métaphysique, traduisant les rapports de l’homme à la nature et au divin. Il y a évidemment l’interprétation esthétique selon laquelle j’incarne l’idéal de beauté face à une nature chaotique. J’ai pu lire la thèse audacieuse et un peu trop moderne de Jean-Paul. Il m’analyse à travers la philosophie heideggérienne. Le paysage fait de rochers et de rivières, derrière moi, se divise en deux. A gauche un chemin tortueux ne menant nulle part représenterait l’absurdité et l’angoisse existentielles. A droite, un pont apparaît comme un passage vers une alternative esthétique et transcendante. Au milieu, j’incarnerais la condition humaine.
Le publicitaire.
J’en connais une qui a fait son choix. Clotilde fait du planning stratégique dans une grosse boîte de communication. Elle vient me remercier pour “la perle rare” que je suis dans le milieu de la communication. En sémiologie, je suis un signifiant exceptionnel, un objet clairement explicite dans l’inconscient collectif. Emblème du Louvre, gage de sérénité, signe récurrent connu de tous, chaque utilisation de mon image est un succès assuré. Il suffit de voir le livre de Dan Brown, entre roman historique et expérience marketing. D’ailleurs la plupart des gens veulent me voir sans effectivement savoir pourquoi.
Ainsi, en dehors de canons historiques et techniques, je suis malléable, j’appartiens à tout le monde. Mon identité dépend des goûts, des intérêts individuels, de l’imaginaire de chacun. On me manipule dans les publicités, Botero, Léger, Dali ou Duchamp se moquent de moi et je suis paradoxalement dans beaucoup de foyers. En réalité, personne ne connaît réellement mon secret. Je reste un mystère pour les spécialistes comme pour les néophytes. C’est vraisemblablement pour ça que l’on m’aime autant. On ne peut me consommer car je reste insaisissable et, que l’on m’aime ou me déteste, on ne peut s’empêcher de passer par inadvertance dans la salle des États pour jeter un petit coup d’oeil curieux sur la Mona Lisa. Source.
Merci d’être là et à la prochaine. Gilles.
Les chroniques de Gilsuz # 61.

C’est fou comme on en apprend ici !!!